Une insoutenable crainte fossilise le
temps humain :
Il suffit d'être un enfant, une femme, un
quidam se trouvant au hasard de leur chemin, étrange climat
de confusion du temps. La terreur et les images vivantes de
l'horreur déforment le sens du réel.
Beaucoup trop de sang déversé pour
laver
l'orgueilleuse colère
d'une poignée de chefs en chaleur.
Une puissante déflagration vient d’ébranler mon
immeuble. Le mur du bureau se lézarde de haut en
bas et un morceau de plâtre tombe du plafond de la
véranda. Dépêché aux balcons par la peur et la
curiosité, le voisinage se consulte du regard, se
crispe et exprime une même émotion d’effroi…
Un énorme nuage de fumée noire monte vers le
ciel. Il vient du commissariat central. Je sors
promptement de l'appartement et dévale en bondissant
les six étages qui me séparent du rez-de- chaussée.
Le mouvement de panique dans l'escalier et dans la
rue me confirme clairement qu'un gros malheur est
arrivé.
Des personnes ensanglantées courent dans tous les
sens au milieu de la place Mauritania où
l'explosion a délimité l'étendue de sa puissance,
étranglant sur le coup ce carrefour à grande
circulation. Des ambulances, des voitures de
pompiers et de police arrivent de partout, sirènes
et gyrophares confondus aux cris et agitations de
douleur des gens.
Impossible, le soir, d'éviter ces lambeaux de
chair et ces flaques de sang devenus miens. Je
suis quarante trois morts et trois cents blessés.
Je m'assure que la porte d'entrée de
l'appartement est fermée avec les deux serrures.
Je profite de ce petit mouvement dans le couloir
pour remplir d'eau les bassines de la salle de bain.
Un rapide coup d'œil dans le miroir me dévoile un
visage pâle et des yeux rendus petits et rougeoyants
par la fatigue. Je n'ai ni le temps ni le courage de
m'affronter. Je chancelle légèrement dans la mi-
pénombre, ébloui par les brusques éclairs d'un
étourdissement passager. Je m'arrête quelques
secondes, le temps de remplir mes poumons d'une dose
accrue d'oxygène, et en un clignement de paupières,
je vois surgir du noir des visions d'horreur.
Coupure du courant respiratoire. Je retourne à la
salle de bain me rincer le visage:
-Calme-toi, tu délires!
C'est précisément ce soir-là que les premiers
symptômes de la paranoïa se sont clairement
manifestés.
Aux premières lueurs de l'aube je sors à la
terrasse, j'étire les bras, je fais quelques
mouvements de gymnastique, je cours sur place, je
respire encore et encore à pleins poumons. Puis je
dévale derechef les six étages qui me séparent du
rez-de-chaussée. Je veux voir le lendemain de la
bombe. Le boulevard Amirouche est bouclé. Des
policiers en sureffectif, la mine défaite, tournent
dans le quartier. Les automobilistes ralentissent
pour jeter un coup d'œil sur les lieux du drame. La
circulation s'engorge et se désengorge sans bruit de
klaxon. De frais badauds encombrent les trottoirs,
le visage grave. Ils regardent sans mot dire les
décombres encore fumants de l'attentat.
La carcasse noircie et déformée d’un autobus
ainsi que les cadavres de quelques voitures au
milieu d’oripeaux et d’éclats de divers
objets confèrent au quartier dont la devanture de la
plupart des magasins a été soufflée par l'explosion
de la bombe, une atmosphère d’outre-tombe.
Je traverse la place Mauritania d'un pas
hésitant et décide aussitôt d'aller aux douches
publiques dans l'espoir secret de me revigorer. Mon
chauffe-eau est en panne. Il le restera probablement
longtemps.
Les dernières réparations en date m'ont coûté
les yeux de la tête. Les tuyaux cherchent le chemin
le plus court, l'endroit le plus facile à traverser,
coupant courageusement le mur de la cuisine, sans
gêne, cintrés au pif. Quand je fais la remarque au
bricoleur en herbe improvisé chauffagiste à cause de
la crise, il me lance un regard de défi:
-Si tu connais le métier mieux que moi, t'avais qu'à
te débrouiller tout seul. Ca fait tant... Et cash !
La notion de l'esthétique et les finitions
sont un cassement de tête inutile, un luxe pour
nababs ventripotents.
Une semaine plus tard je me réveille au milieu de la
nuit, inquiété par un flic flac suspect venant de la
cuisine. Une fuite d'eau... Bref, je vais donc me
doucher en ville. Il y avait sur l'angle d'un
carreau en faïence brisé de la douche une trace de
sang provenant sans doute d'une quelconque et
anodine petite blessure. Une trace qui serait passée
inaperçue à un autre moment de ma vie.
Mon regard fixait avec une curieuse et
irrésistible insistance cette empreinte de sang
coagulé, à peine coagulé, peut-être encore vivant.
Puis subitement, le temps d'un clignement de
paupières, une lame effilée me tranche la gorge,
faisant jaillir mon sang sur le carrelage.
Durant ce même laps de temps, ils envahissent le
lieu, défonçant les portes, égorgeant en série,
faisant des douches un abattoir public pour martyrs
sacrifiés à la cause révolutionnaire... Que Dieu les
accueille dans son vaste paradis. Une incoercible
bouffée de froideur ma monte à la tête. Je flippe.
Quand j'arrive chez moi, à peine le temps de
me passer un savon, j'en ai besoin, du sang froid
mon garçon ! et de m'allonger, que j'entends un
bruit dans la serrure de la porte d'entrée. Je me
lève d'un bond et jette un coup d'œil par le judas.
Personne. Je monte à la terrasse et refais quelques
mouvements de gymnastique avant de m'asseoir sur la
rambarde et d'allumer une cigarette. Il est dix
heures du matin.
Je me demande quel être humain sensé peut endurer
la folie aveugle et meurtrière de ses
semblables, voir ses proches mourir dans d'Atroces
circonstances sans hurler de rage et de désespoir ?
Comment préserver
l'espoir et la vie et quel sens donner à son
existence
dans un pays où veille désormais un soleil de nuit ?